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chat en orbite basse

Par Publié dans Le Cahier rouge des chats, Grasset, 2015.

Guillaume a été un vrai chat, qui m’avait adopté, qui était mon conseiller, mon intime, mon copain, mon inséparable et la seule personne que j’acceptais auprès de moi quand je faisais du montage. […] Et puis il est parti au paradis des chats.

Chris Marker, dans un entretien accordé à Libération, 4 décembre 2004.

Séoul, juillet 2014.

Quand elle apprend la nouvelle, Jill pense d’abord à ce vinyle que Jean lui a offert à Paris – Surfing The Void, des Klaxons. Sur la pochette, un chat en combinaison orange d’astronaute pose, casque à la main, près d’un drapeau noir. L’emblème du drapeau – cercle barré en diagonale, deux ailes de chaque côté – se retrouve sur l’écusson de sa combinaison. Derrière chat et bannière, papier gris de studio photo. En haut à droite, macaron jaune au bord denté arborant nom du groupe et titre de l’album. Le chat a le regard sûr et les longues moustaches du conquistador.

Elle repose son téléphone. La pochette est conforme à son souvenir, elle avait seulement oublié les rayures blanches au bout du drapeau. La chanson éponyme n’est pas sa préférée – non, ce qu’elle devrait écouter, c’est la piste d’après, Valley of the Calm Trees. Il faut bien l’écrire, cette dépêche. Elle met ses écouteurs.

Second souvenir. Hyde Park au printemps (de quelle année ? 1993, 1994 ? – la fin de sa période post-punk). Elle lit cette bande dessinée de Robert Crumb, Fritz the Cat, Special Agent for the C.I.A., en écoutant Siouxsie and the Banshees (qu’elle remplace son téléphone par un Walkman, ses écouteurs intra-auriculaires par ce casque détestable dont les coussinets en mousse se déchiraient : elle y est). Le chat érotomane, interprétant une caricature de James Bond, part en Chine sauver le monde libre de la menace communiste, avec, pour seul gadget, la suffisance machiste de l’original. Jill imagine l’agent Fritz enquêter en Corée du Nord suite à l’annonce de Pyongyang.

— Un chat communiste en orbite !

— Propagande nord-coréenne.

— Mais que font les ligues de défense des animaux ?

Hypothèse. Kim Jong-un, ce gros bébé qui tète le sang d’une mère famélique, veut déguiser un test de missile balistique en hommage au « Grand Leader » son grand-père.

Annonce. Pour le 20e anniversaire de la disparition du bien-aimé généralissime Kim Il-sung, la République populaire démocratique de Corée procédera au lancement de son premier vol spatial habité.

— Habité par qui ?

— Ha-neul l’astrochat. (Ha-neul est le mot coréen pour « ciel ».)

Contexte. Dix-huit mois plus tôt, pour célébrer le premier anniversaire de la mort du « Cher Dirigeant » Kim Jong-il, la Corée du Nord réussissait la mise en orbite de son premier satellite d’observation, Gwangmyeongseong (« La Brillante Étoile » en coréen), battant d’un mois le programme spatial sud-coréen.

L’annonce a été accompagnée, dans les heures qui ont suivi, de la mise en ligne de plusieurs vidéos de Ha-neul :

Ha-neul courant sur un tapis d’exercice.

Ha-neul dans une centrifugeuse. (Pour habituer son corps à la très forte accélération du décollage. Une caméra embarquée montre le visage de l’animal onduler d’avant en arrière à mesure que la vitesse augmente. Les joues sont repoussées vers les oreilles, découvrant les dents.)

Ha-neul dans sa cabine, allongé entre deux cloisons rembourrées, le corps recouvert d’électrodes mesurant ses paramètres vitaux.

En quelques heures, ces vidéos ont été vues plusieurs centaines de milliers de fois. Avant la fin de la semaine, des millions de personnes les auront regardées. Les débats sont lancés. Les uns s’enthousiasment pour ce nouveau héros de la conquête spatiale quand d’autres dénoncent un cas d’expérimentation animale et de propagande totalitaire. États-Unis, Corée du Sud, Japon, Russie, et jusqu’à la Chine : tous crient à la provocation. Qu’Ha-neul reste sur Terre.